Vagabondage dans le

Parc National des Pyrénées

Véritable trait d’union entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée, les Pyrénées sont un lieu d’une beauté rare et d’une grande diversité. Sur plus de 2000 kilomètres carrés, la vallonnée frontière espagnole accumule monts gracieux et lacs à l’eau limpide, propres aux chaînes montagneuses dont la pureté est toujours vectrice d’émerveillement. Nul besoin de s’évader à l’étranger pour observer ce phénomène : si les courbes, les lignes et les reliefs restent singuliers, Dame Nature a pris le soin de laisser, pour chacun de ses habitants et à deux chevauchées de leur maisonnée, des splendides bijoux dont seule elle a le secret. 

Ne pas tirer de règles à partir de méthodes des autres. Les observer, sans les copier.

En partance de Cerbère, dernier gardien de l’hexagone caractérisée par ses criques isolées dont la quiétude permet de profiter agréablement de la salinité d’eaux autrefois foulées par Ulysse, nous entamons notre odyssée terrestre vers le Parc National des Pyrénées, ayant en mémoire la pensée de Marc Pajot : ne pas tirer de règles à partir de méthodes des autres. Les observer, sans les copier. 

Feuille de route à la main, nous rejoignons Luchon, une ville montagne où les stations thermales foisonnent ! Une atmosphère antique, mystique, règne dès lors sur notre séjour. Jolie bourgade nous accueillant aux sons de chants grégoriens, Luchon ne constitue qu’un « village-étape », une porte d’entrée vers les hauteurs que nous distinguons déjà, nos yeux lorgnant vers l’éther. L’impatience grandit, mais Morphée vient se pencher sur nous, jusqu’à ce qu’Aube ne se lève. Le signal est lancé : l’ascension peut commencer. 

Aliénor, de son côté, possède quelques souvenirs d’un lieu aride et poudré situé non-loin des sentiers sinueux que nous empruntons pour rejoindre les Granges d’Astau, mais la fraîcheur dégagée par les parois rocheuses et les quelques filets d’eau rencontrées la rassurent ! Elle aussi, à moindre échelle, fera partie du voyage et se délectera des paysages alentours. Nous l’abandonnons cependant sur le parvis menant à notre Olympe : le lac d’Espingo, situé à près de 2000 mètres d’altitude. L’enthousiasme est à son comble et il est difficile de ne pas s’arrêter à chaque instant, à chaque virage, pour admirer la vue. Dès le début, pourtant, nos regards se croisent pour formuler une observation muette : la foule est abondante (ce qui est le cas global de toute la chaîne durant la période estivale) et nos volontés d’introspection, de repli sur nous-mêmes, tombent à l’eau. Il faut faire avec, sans se laisser décourager par des voyageurs brouillant notre champ de vision, et faire abstraction. 

Les olympiens se sont appropriés les eaux

qui deviennent interdites à nous, mortels ! 

Scindée en deux étapes, la montée débute par une parcelle plutôt ombragée et facile d’accès, où les eaux ruissellent et viennent rafraîchir l’air ambiant. Une ambiance pastorale émerge, douce et paisible, et nous mène alors à mi-parcours, sur les rives du lac d’Oô. D’un bleu turquoise et clair comme de l’eau de roche, le lac scintille sous les rayons du soleil ; la cascade de plus de 300 mètres se détachant en toile de fond vient conférer au lieu une dimension sacrée. Les dieux qui règnent sur les strates supérieures ont déjà envahi les lieux de leurs étonnants pouvoirs. On comprend peut-être alors mieux pourquoi la baignade y est interdite : sous couvert d’une profondeur étonnante et dangereuse, les olympiens se sont appropriés les eaux qui deviennent interdites à nous, mortels ! Et qui oserait s’opposer aux dieux qui nous offrent ce spectacle ? 

Après une petite pause, tous deux installés sur les rives, nous entamons la deuxième partie du trajet jusqu’au Lac d’Espingo. La prise de hauteur nous permet, à chaque mètre foulé, d’apercevoir la somptuosité du Lac d’Oô, en nous offrant un tout nouveau point de vue. Prudence toutefois car si le chemin initial se définissait par sa douceur, la deuxième parcelle est bien plus chaotique. Les sentiers sont à la fois étroits, bancals et parfois humides. Une humidité due à ces cascades qui ont pris de l’ampleur, l’eau dégorgeant avec une force surhumaine, violente et dominatrice. En quelques cascades, toute l’ambiguïté de l’eau est mise au jour : puissance dévastatrice et entité salvatrice. Tout est balayé sur son passage alors même qu’elle devient une réserve vitale pour le randonneur assoiffé. Nos mains se glacent au contact de cette eau, nos corps retrouvent de la vitalité… Le nectar des dieux ! 

Un nectar qui nous incite à puiser dans nos forces internes pour parvenir au sommet. Le col d’Espingo veille, enneigé et majestueux, sur son lac et ses chevaux, laissant l’opportunité aux randonneurs que nous sommes, de fouler sa mystique vallée. La pause s’impose et les rares vivres que nous possédons deviennent repas de roi. Se délecter de l’essentiel sans abuser de l’inutile. S’octroyer une pause sans renoncer, après des efforts inhabituels. Ouvrir ses sens au naturel. Avez-vous déjà ressenti cette sensation de pureté qui se dégage près des cieux ? D’un simple regard, il suffit parfois d’observer seulement, de regarder ce qui nous entoure en se fixant des objectifs. Faire fi de tout, sauf de la nature, dans son essence même. La redescente est terrible : pour nos genoux d’abord, qui sont martelés par les cailloux parsemés ; pour nos âmes ensuite, qui auraient fait de ce moment, un instant d’éternité. 

Le retour au bivouac devient pourtant nécessaire. Si les dieux nous ont octroyés la possibilité de visiter leur domaine, Jupiter gronde son mécontentement et ouvre les vannes du ciel qui déversent une eau froide et dissuasive. Tout s’agite, tout s’anime, pendant que nos corps se déchargent de leurs tensions et sombrent dans un profond sommeil. 

Un espace naturel unique, d’une grande originalité bioclimatique

dans laquelle faune et flore foisonnent autour de sentiers et de lacs multiples et singuliers.

Le jour suivant fut tout aussi spectaculaire puisque nous sommes entrés au cœur de la Réserve naturelle du Néouvielle, un espace naturel unique, d’une grande originalité bioclimatique dans laquelle faune et flore foisonnent autour de sentiers et de lacs multiples et singuliers. Quatre d’entre eux ont retenu notre attention : le lac d’Oredon, le lac de Cap de Long, le lac d’Aumar et le lac d’Aubert. Plusieurs itinéraires restent possibles pour les rejoindre tour à tour. Malheureusement, l’organisation désastreuse dont nous avons fait preuve, probablement légitimée par la fatigue causée par la veille, nous a fait oublier vivres et soutiens. Attristés de ne pouvoir rejoindre les hauteurs, nous naviguons entre les lacets à la recherche d’une alternative que nous ne trouverons jamais ; peut-être l’éboulement sur la route qui nous fait face est un signe de dissuasion. Peut-être. Le fait est que seuls les deux premiers lacs s’offriront à nous : nous faisons de cet instant un instant de jeu. Oublier le sport et faire vivre le ludisme. Nous courrons dans les herbes fraîches verdoyantes, maitrisons notre peur du vide en grimpant çà et là sur des parois, sympathisons avec une faune docile et attachante. Un moment doux et léger sous le regard de l’impressionnant barrage ! 

Celui-ci nous mire sur le chemin du retour qui nous mène jusqu’à Lourdes, ville hautement connue dans le monde chrétien pour la légende de Bernadette. Mais si le sanctuaire et le château-fort sont encore dignes d’intérêt, l’aspect commercial de la ville reste quelque peu rebutant et nous préférons continuer notre route en direction de Gavarnie.  A une heure de route de Lourdes, Gavarnie est, grâce à son fameux cirque, classée au Patrimoine Mondiale de l’UNESCO. Pour rejoindre le cirque, une courte ballade sur des sentiers relativement accessibles est nécessaire. Un plein de vitalité couplé à la beauté des lieux. Malheureusement, dès notre arrivée, et malgré une courte éclaircie divine, les olympiens sont encore nos adversaires et nous laissent pluie et vent comme seuls compagnons de voyage. La route est bucolique mais l’objet de notre quête restera mirage inaccessible : le cirque est invisible, dissimulé par une épaisse masse nuageuse qui nous autorise seulement à distinguer son pied. 

L’ondée et les nuées se sont emparées de nous et nous suivent dans le moindre de nos déplacements.

Nous grimpons tout de même jusqu’à la Grande Cascade, haute de 422 mètres, croisant de nombreuses neiges sculptées par l’eau et noircies par la terre. Un décor lunaire, énigmatique et silencieux dans lequel on aimerait entendre résonner le cor de Roland dont la brèche qui porte son nom ne se situe qu’à quelques battements d’ailes. Mais la pluie devient torrentielle et nous contraint à rebrousser chemin, non sans quelque déception. La suite du parcours n’en fut pas moins chaotique puisque l’ondée et les nuées se sont emparées de nous et nous suivent dans le moindre de nos déplacements. Ainsi en était-il de même pour notre visite du Pont d’Espagne, autrefois passerelle d’échanges commerciaux avec le pays qui porte son nom. Si l’accès en fut facile, l’arrêt ne fut que bref, les intempéries s’intensifiant chaque instant. 

A regrets et après avoir eu confirmation par les prévisions météorologiques, nous écourtons notre séjour : les Pyrénées ne se laissent pas dompter si facilement. Nous laissons derrière nous Lac de Gaube, Lac du Montagnon, Gorges de Kakuetta et Passerelle d’Holzarté avec une certaine amertume. Nos yeux en avaient sûrement trop vu d’un coup et Jupiter aura jugé utile de les préserver pour anéantir une quelconque prétention à envahir son terrain de jeu. Puisque le réel finit toujours par revenir, c’est avec un certain plaisir que nous emprunterons de nouveau les lacets de ces monts légendaires : nous vouons notre esprit, comme Victor Hugo, à contempler le monde et à en étudier le mystère, nous passons notre vie entre un point d’admiration et un point d’interrogation. Pourquoi ne pas faire de ce dernier point, une réalité concrétisée ?