The French Dispatch

Présenté lors de la soixante-quatorzième édition du Festival de Cannes, dix ans après sa dernière venue pour Moonrise Kingdom, le lunaire Wes Anderson retrouve le cinéma d'auteur avec The French Dispatch. Titre d'un célèbre supplément au journal fictif américain The Evening Sun, The French Dispatch, basé dans la ville elle-même fictionnelle d'Ennui-sur-Blasé en France, s'ouvre sur la mort de son rédacteur en chef, Arthur Howitzer Jr.. Selon les souhaits exprimés dans son testament, la publication du journal doit se stopper après un dernier numéro d'adieu, revenant sur trois articles des éditions précédentes ainsi qu'une nécrologie. L'heure des résurgences ayant sonné, trois des rédacteurs du journal vont mettre en place la narration : la critique d’art J.K.L. Berensen revient sur le destin d'un artiste, Moses Rosenthaler, détenu en prison et inventeur du modernisme sans le savoir, grâce à une muse gardienne de geôle ; Lucinda Krementz relate, sous le feu des soixante-huitards, sa relation avec Zefirelli, figure de proue d'une jeunesse révoltée ; Roebuck Wright, enfin, évoque son expérience auprès du chef cuisinier du commissaire de police d’Ennui-sur-Blasé.

Un système narratif complexe qui découpe le récit en trois chapitres et en trois histoires dissociables, reliées par un récit cadre, celle de la mort du fondateur et de son journal. Dans l’absolu, si ce parti-pris s’avère en totale corrélation avec le sujet traité, le journalisme — en effet, le spectateur navigue dans diverses rubriques comme le lecteur le ferait face à sa gazette, son café matinal à la main — et renforce l’idée d’une mise en abyme poussée à l’extrême, la rapidité d’exécution des différents fragments s’éloigne drastiquement de la lecture-plaisir. Par une succession de dialogues lancés à la vitesse de l’éclair, de digressions permenantes, d’éclaircissements futiles, d’annotations ou de monologues alambiqués, le long-métrage s’embourbe dans un chant hermétique rebutant, exemptant toute émotion et eloignant le public du fil de l’histoire. Le constat est tristement le même du côté du casting. Pourtant porté par des têtes d’affiche prestigieuses, dont le plaisir à interpréter ces situations abracadabrantes est visible à tout instant, le scénario sinusoïdal n’offre que peu de place à chacun des comédiens, aussi talentueux soient-ils.

Leur présence relève de l’anecdote et il est impossible de ressentir la moindre empathie ou antipathie, le moindre sentiment plus largement, face à leur personnage. Des étoiles hollywoodiennes telles qu'Adrien Brody, Willem Dafoe, Christoph Waltz, Owen Wilson, Edward Norton ou Benicio del Toro, côtoient des visages hexagonaux comme Cécile de France, Mathieu Amalric, Guillaume Gallienne ou Hippolyte Girardot, dans un agglomérat, un fourre-tout de célébrités placées dans un univers à l’abstraction outrancière. Ainsi, Bill Murray, pourtant actant principal du récit-cadre, n'évolue que dans des scènes d'une fugacité extrême. Mention spéciale cependant à Tilda Swinton, caricaturalement parfaite en oratrice snob au sein de la partie « Le chef d'oeuvre de béton », ou au tandem formé par Timothée Chalamet et Frances McDormand qui, dans les « Révisions d'un manifeste », campe un couple ambigu dénonçant l'irruption problématique et constante du journaliste dans la vie politique.

Toutefois, il faut admettre que la scénographie, théâtralement mise en scène par les décors de Simon Weiss, et la photographie sont sublimes. En swinguant avec les couleurs pastels et le noir et blanc, propices au questionnement interprétatif, le réalisateur dynamise sa narration, de même qu'il la magnifie. Pour preuves, dans la section « La salle à manger privée du commissaire », ce gros plan sur les yeux de Saoirse Ronan, d'un bleu hypnotique ou encore ces peintures photographiques durant lesquelles Léa Seydoux se met à nu. La découverte et la mutation de la ville d’Ennui-sur-Blasé, en lien avec « Le carnet de voyage de Sazerac » prend tout son sens et dévoile des toiles en carton pâte suscitant l'envie du voyage et de la découverte, envie légitimée par une atmosphère rassurante d'ornementations chaleureuses. Pure invention du réalisateur fantasmant une France du milieu du vingtième siècle, cette fresque illusoire cohabite pour autant avec des décors réels : une alternance contaminant l'ensemble de l'oeuvre, le génie créatif poussant le vice jusqu'à utiliser des parcelles d'animation traditionnelle dont la qualité est certaine mais dont l'usage renforce une nouvelle fois le fouillis général.

Hommage nostalique et fantasque au journalisme d'antan, The French Dispatch se transforme en composition labyrinthique dont le reflet est très certainement celui d'un réalisateur à l'esprit sibyllin. S'il est vrai que Wes Anderson, en démiurge protéiforme, convoque les éléments pour les faire se rapprocher de manière inhabituelle, seuls l'esthétisme visuel et l'hédonisme des comédiens empêchent le spectateur de sombrer dans un profond... Ennui !