The Father

Pour ses premiers pas en tant que réalisateur, l'écrivain français Marc Zeller a choisi de porté à l'écran l'adaptation de sa pièce théâtrale intitulée Le Père. Multirécompensé, avec notamment deux Oscars lors de la dernière cérémonie en mars dernier, The Father conte l'histoire d'Anthony, un retraité vivant seul dans son appartement de Londres et qui, malgré l'insistance de sa fille Anne et se perte progressive de lucidité, rejette toute aide de la part des aides-soignants. Pourtant, Anne ne peut se résoudre à épauler son père continuellement, elle qui a décidé de rejoindre Paris pour y vivre avec son nouvel homme. Commence alors pour Anthony une quête de la vérité, le vieillard tentant désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.

La thématique de la dégénérescence mentale, à travers la maladie d'Alzheimer, n'est pas nouvelle dans le septième art. Ces dernières années, nombre de pellicules ont abordé le sujet, à l'image de Still Alice de Richard Glatzer et Wash Westmoreland, véritable drame romantique captivant mais dont la narration s'avérait conventionnelle. L'originalité du réalisateur de The Father est de traiter le sujet du point de vue du malade, en plaçant le spectateur directement dans l'esprit de cet homme dont la réalité lui échappe. Par des effets de montage, d'apparitions, de décors ou de légères modifications des scènes, le spectateur semble lui aussi assister à un délitement du réel et se trouve, de fait, plongé dans une confusion similaire à celle d'Anthony. Les situations banales se répètent sans pour autant être totalement identiques tandis que les lieux et les visages s'altèrent au fur et à mesure que le temps file. Le vieillard, semblant d'abord profondément lucide, plonge dans une abysse insurmontable que l'angoisse et la confusion ne peuvent permettre de vaincre.

Récompensé par l'Oscar du Meilleur Acteur, Anthony Hopkins, dont le talent n'est désormais plus à prouver, crève l'écran par son professionnalisme. L'acteur s'est personnellement approprié le rôle au point d'offrir son prénom au personnage principal (dans la pièce initiale, le héros se nomme André et non Anthony) : le pari est gagné tant la prestation est à couper le souffle ! Hopkins évolue tout en nuances, durant la totalité du long-métrage, et joue avec les émotions d'un public qui va naviguer au gré de ses changements d'humeur. Touchant, charmeur, drôle, soupçonneux, méfiant, l'acteur, à l'apogée de son art, est impressionnant. Il n'incarne pas seulement Anthony, il semble être véritablement Anthony, un homme ordinaire que la maladie rend pluriel. Une pluralité qui ne peut, face à un tel sujet, laisser de marbre : c'est ici que la fiction interroge le réel, un réel qui se fait nôtre, comme si cet octogénaire londonien était le reflet de notre propre grand-père. Un dénudage du personnage subtil et efficace qui trouve son apothéose dans un final d'une crédibilité totalement bouleversante.

Sa fille, Anne, prend les traits d'Olivia Colman et apporte, elle aussi, son lot d'émotions. L'actrice joue à merveille l'image d'une descendance tiraillée entre le devoir d'assistance, l'amour porté à un père aussi âpre que virulent, les obligations personnelles et le désir de surmonter la triste évidence. Les émotions n'ont alors pas besoin de mots et l'expressivité du jeu de la comédienne, même muet, est assez parlant pour conférer une extrême consistance à son personnage. Les seconds rôles, moins présents, sont tout aussi convaincants et viennent auréolés cet émouvant duo.


Par une mise en scène d'une inventivité incroyable, accompagnée par la partition réfléchie de Ludovico Einaudi, Marc Zeller signe un premier film qui frôle avec les limites du chef d'oeuvre. Rempli d'authenticité dans sa réalisation et servi par des figures envoûtantes, The Father est un diamant brut, miroir d'une réalité que l'homme a parfois bien du mal à admettre.