Rouge

Nouveau venu dans la compétition officielle du Festival de Cannes, le réalisateur Farid Bentoumi (Good Luck Algeria) revient cette année avec Rouge, une satire sociale aux accents écologiques très contemporains. Après avoir commis à ce qui s'apparente à une faute professionnelle, Nour quitte son travail pour rejoindre, en tant qu'infirmière, l'usine chimique Arkalu, dans laquelle son père officie depuis trente ans et se dévoue à la délégation syndicale. L'arrivée de sa fille va venir contrarier son quotidien bien ancré car, épaulée par une journaliste, Emma, menant l'enquête sur la gestion des déchets de la société, Nour va découvrir que, malgré l'importance de l'entreprise dans l'économie locale, celle-ci cache bien des secrets. Face aux mensonges environnementaux, aux absurdités de suivis médicaux ou aux accidents cachés, Nour devra choisir entre l'honneur familial ou la révélation scandaleuse.

Alors que l'usine Alteo à Gardanne, ne cessant de polluer la nature de ses boues rouges depuis des décennies, a été l'un des piliers pour la construction de son récit, le réalisateur s'est savamment documenté sur ses frères pollueurs tout en conservant d'impressionnantes traces aériennes de son passage dans les Bouches-du-Rhône. Le constat est saisissant : d'une oasis escarpée et naturelle subsiste une décoloration inquiétante du paysage, dans laquelle l'eau, source de vie, n'est plus qu'une vaste étendue boueuse cramoisie laissée à l'abandon. En l'espace de quelques secondes, en un seul plan, le cinéaste a su capter l'irréversible tout en conférant une dimension documentaire indéniable : en effet, Farid Bentoumi choisit d'offrir une construction intimiste, en recentrant son propos sur un père et sa fille. Un choix pertinent dans la mesure où, par moments, cette oscillation entre fiction et réalisme crée une confusion dans l'esprit d'un spectateur happé.

Une dangereuse menace humaine qui se répercute insidieusement dans la sphère familiale de Nour et Slimane : à l'anéantissement de la nature répond un éclatement de la relation entre un père, fidèle parmi les fidèles passant sous silence l'indicible, et une fille qui, sans être rebelle, défend le droit à une vie saine, juste et honnête. Cible, bouc-émissaire et victime des pires attaques de la part de tous les prenant-parts de la défense de cette firme mortifère, Nour lève le masque sur la pression exercée par les lobbys, les syndicats ou les élus locaux. Une lanceuse d'alerte interprétée par la discrète Zita Hanrot, multipliant les projets et le succès depuis Fatima, investie et traduisant à merveille la bipolarité morale qui la ronge. Face à elle, un Sami Bouajila toujours irréprochable et une Céline Sallette incroyablement puissante poursuivent ce cheminement de vérité.

Malgré une rythmique parfois molle et un découpage peu périlleux, Rouge n'en épargne pour autant aucun des représentants de cette machination : de la direction de l'usine en passant par les syndicalistes, les politiques ou la médecine du travail, Rouge entreprend de mettre au jour cette loi du silence qui confine tout en une sphère impénétrable et irréformable. Un film audacieux traité avec la plus sincère subtilité.