Le Sommet des dieux

Edité en cinq volumes, en France, entre 2004 et 2005, le manga Le Sommet des dieux de Jiro Taniguchi et Baku Yumemakura est cette année adapté à l'écran par le réalisateur Patrick Imbert. Dans cette fresque montagnarde, le spectateur fait la rencontre de Fukamachi, un photographe qui pense avoir retrouvé l'appareil photo de George Mallory, un alpiniste britannique vu pour la dernière fois sur la crête nord de l'Everest. Malheureusement, le boîtier est dérobé par Habu Jôji, un autre alpiniste que l'on croyait disparu depuis des années. Pourtant, ce petit Kodak Vest Pocket pourrait être la seule preuve de l'ascension du toit du monde, le 9 juin 1924, de George Mallory et Andrew Irvine. Soixante-dix ans plus tard, le jeune reporter se lance sur la trace de Habu tout en découvrant un monde de passionnés guidés par la soif de l'ascension. Une découverte qui l'entraînera à suivre l'alpiniste, à comprendre sa rivalité avec Hase Tsuneo, jusqu'à entreprendre un voyage épique jusqu'au sommet des dieux.

Après le crayonné Ernest et Célestine et le cartoonesque Le Grand méchant renard, Patrick Imbert adapte une nouvelle fois une oeuvre littéraire en en respectant les codes graphiques avec une extrême fidélité. En proposant au spectateur une animation traditionnelle, proche de celle de l'âge d'or des Studios Ghibli, le cinéaste réalise une performance visuelle à couper le souffle. S'il est vrai que ce genre d'animation souffre de seconds plans parfois statiques, la richesse apportée aux plans principaux, tant au niveau de leur fluidité qu'à celle, maîtrisée, de l'expression des personnages, elle a l'audace de figurer un monde cohérent avec son thème et son origine. L'oeil est, dès les premières minutes du métrage, attiré par des paysages alpins d'un extrême réalisme, rivalisant durant toute la durée du récit avec les clichés enneigés de photographes célèbres ; Vincent Munier en tête. Haletant en devient donc le survol de ces abruptes parois, mise en valeur par des plans d'ensemble accentuant l'adrénaline.

Alors que le travail de synthétisation du manga a pris une dizaine d'années, le réalisateur peut se vanter d'un développement qui tient la route : chaque personnage est présenté et rapproché d'un autre, garantissant une fluidité de lecture et un rythme ouvragé. Rythme qui s'atténue et se liquéfie au fil des minutes, mimant la tétanisation ressentie au fur et à mesure de l'ascension de la Mère de l'Univers. Parce qu'au-delà de l'entraînement de Habu, tenant en haleine le public, notamment dans cette poignante scène en compagnie du personnage de Buntarô, et de la recherche constante de vérité par Fukamachi, jamais l'oeuvre ne tombe dans une approche excessive du passionné déraisonnable. Certes, l'enjeu est bel et bien d'aborder la passion, à travers le prisme de deux chevronnés — l'un de grimpe, l'autre d'images — et de comprendre l'évolution qui les unit. Poser le questionnement de la nécessité de la prise de risques, de la mise en danger de sa propre existence, au nom du dépassement de soi. Une promiscuité latente entre deux hommes que tout éloigne mais qui vont apprendre à dynamiser et mêler leur existence.

Vertigineux et intimement poétique, cette frissonnante balade sur les flancs de l'Himalaya s'avère aussi passionnante que maîtrisée. Porté par des doubleurs synchrones et d'habiles harmonies signées Amine Bouhafa, Le Sommet des dieux aborde avec maestria cette lutte intérieure qui pousse les hommes à se surpasser sans n'avoir de reconnaissance que celle qu'ils s'imposent.