Le Dernier duel


Seize ans après Kingdom of Heaven et onze ans après Robin des Bois, le fantastique Ridley Scott se focalise une nouvelle fois sur le Moyen Âge à travers une histoire tirée de faits réels. Adaptation du livre Le Dernier duel : Paris, décembre 1386 d'Eric Jager, cette fresque historique médiévale aborde le dernier duel judiciaire - ou « Jugement de Dieu » - tenu en France et autorisé par le roi Charles VI. D'abord amis puis adversaires acharnés, Jean de Carrouges et Jacques Le Gris sont réputés tous deux pour des qualités qui leur sont propres : le premier est un chevalier combattif, respecté pour sa vaillance et sa dextérité au combat ; le second, écuyer du Comte Pierre d'Alençon, brille par son intelligence, son éloquence et son esprit affuté. Mais, malgré cette ambiance de franche camaraderie, la femme de Carrouges, Marguerite de Thibouville, restée seule au château suite au départ de son mari et de sa belle-mère, est violemment et sexuellement agressée par Le Gris. Refusant de garder le silence, elle n'hésite pas à dénoncer son offenseur dans un acte de bravoure qui pourrait lui ôter la vie. Son mari, qui la défend, souhaite alors qu'un duel soit organisé entre lui et son rival, afin de déterminer, par la puissance du divin, de quel côté est la vérité.

Pour aborder ce terrible combat judiciaire, les trois scénaristes, Matt Damon, Ben Affleck et Nicole Holofcener ont pris le parti de diviser la narration en trois volets, permettant, à l'image d'une enquête policière, d'aborder et de croiser les versions des trois protagonistes majeurs de cette histoire : Jean, Jacques et Marguerite. Un parti-pris qui se révèle judicieux tant le récit gagne en intensité, en précisions et en nuances. À chaque nouveau chapitre, commençant par l'appellation « La vérité selon... », le spectateur devient le témoin du point de vue d'un des membres de la triade, suite à l'accusation portée par Marguerite. Une narration polymorphe dépeignant les perceptions sans jamais altérer le rythme de l'histoire : chaque nouvelle étape est l'occasion de saisir des détails absents des chapitres précédents. Une force qui trouve son intérêt dans la libération et la modification progressive des paroles et des actions des personnages, Marguerite en tête, opposante assumée d'une justice corrompue et profondément incompétente.

Soumise à l'ordalie, Marguerite n'a d'autre choix que d'affronter son jugement par le prisme d'une justice lubrique, pernicieuse, mais incapable de trancher. Pourtant femme et martyre d'un félon fornicateur, Marguerite est placée sur le banc des accusés non par une empathie judiciaire qui viserait à la défendre d'un bourreau se prétendant innocent, mais bel et bien pour le déshonneur causé à son mari. Être tentateur par excellence depuis le péché originel, la femme médiévale est contrainte au silence, comme le fait remarquer sa belle-mère, jouée par une Harriet Walter froide et rigoureuse. Emprisonnée dans un corset métaphorique pertinent, le personnage de Marguerite fascine. Fascinant par sa détermination, fascinant par son audace, elle qui risque le bûcher, mais aussi fascinant grâce à la qualité de son interprète. En effet, après une prestation anecdotique cet été dans Free Guy, Jodie Cormer, dont le physique avantageux correspond en tous points aux canons médiévaux, brille par sa finesse de jeu, développant des émotions progressives et profondément touchantes.

Elle rivalise même voire surpasse les deux têtes d'affiche, Matt Damon et Adam Driver. Les deux comédiens, sous les traits de Jean et de Jacques, gagnent progressivement en intensité et dévoilent peu à peu les noirceurs respectives de leur personnage, jusqu'à un duel final mémorable et d'une férocité sanglante. D'ailleurs, le réalisateur apporte un soin tout particulier à la mise en scène des combats : d'une lisibilité très appréciable, augmentée par une pellicule aux tonalités bleutées glaçantes et des plans rapprochés, les affrontements retranscrivent avec habileté la violence caractérisant le Moyen Âge. Les hommes et les chevaux sont traités de manière équitable et certains passages, d'une cruauté inouïe, viennent prouver l'implication des uns comme des autres dans ces guerres épiques et intestines. Une profusion de degoût qui imprègne même les personnages les plus hauts placés de la hiérarchie seigneuriale : Ben Affleck fait un Comte d'Alençon sournois n'agissant que pour ses propres désirs - notamment charnels - au service d'un roi Charles VI, prenant les traits d'un Alex Lawther dont les rictus permanents en disent long sur le sens de son impartialité.

Dans une captivante reconsitution du Paris du quatorzième siècle, Le Dernier duel fait écho à la place de la femme dans notre société moderne : pour échapper au patriarcat, l'élévation de la voix féminine se fait étendard de liberté et de justice. Ce dernier duel en est l'illustration : à la brutalité des mœurs masculines répond un héroïsme féminin libertaire et avant-gardiste. Une manière d'entrecroiser les époques, de dire l'indicible sans jamais dénaturer l'Histoire. Une prouesse que le céleste Ridley Scott mène avec élégance et ce par des choix scénaristico-narratifs alléchants et l'excellence de sa distribution. Un diamant brut !