Eiffel

Monstre de fer surplombant la capitale française, la Tour Eiffel est devenue, au fil des années, l'un des monuments incontournables de la France, un symbole d'architecture et de magnificence du génie français. C'est sur cet édifice que le réalisateur des deux comédies Papa ou Maman, Martin Bourboulon a jeté son dévolu pour son premier long-métrage en costumes d'époque. Venant tout juste de terminer sa collaboration outre-atlantique sur la Statue de la Liberté, Gustave Eiffel, au sommet de sa carrière, est réquisitionné par le gouvernement français afin de créer une oeuvre d'envergure pour l'Exposition Universelle de 1889 à Paris. Alors que son regard ne se tourne que vers le projet du métropolitain, l'ingénieur croise par hasard Adrienne Bourgès, son amour de jeunesse, dont il avait été brutalement éloigné vingt ans plus tôt. Ces retrouvailles le décident à se lancer dans la construction d'une tour à la hauteur vertigineuse, qui changera à jamais le visage de la Ville Lumière.

Librement inspiré de faits réels comme l'indique le générique d'ouverture, Eiffel base ses fondations sur la relation amoureuse entre Gustave et Adrienne. Alors âgé de vingt-ans, et elle de dix-huit, les deux amants tombent éperdument amoureux au point de vouloir se marier. Mais la famille Bourgès n'est que très peu favorable à cette union : ne voyant en Gustave qu'un nanti, les parents d'Adrienne vont parvenir à empêcher le mariage, quittant la ville de Bordeaux pour la capitale. Une tragédie sentimentale qui serait à l'origine de la forme même de la Tour Eiffel, surplombant Paris d'un A nostalgique. Malheureusement, cette théorie fantaisiste donne lieu à une exhibition fictionnelle beaucoup trop intense. En effet, les moments consacrés à l'élaboration de la tour, aussi pédagogiques soient-ils, s'avèrent bien trop amenuis par rapport aux promesses.

Malgré des instants de rare émotion, certains de ces moments, cependant, fascinent puisqu'ils placent le spectateur au coeur de la construction : des premières ébauches aux maquettes réduites en passant par les ajustements sensationnels des ouvriers sur les barres de fer puddlé ou leur confinement pressurisé aux tréfonds des terres parisiennes, force est de constater que cette oeuvre de grande ampleur a demandé des années de sacrifice, pour Eiffel comme pour son équipe. Des années de doute, de rebondissements, d'adaptations et de dangers qui, s'ils avaient constitué le coeur d'Eiffel, auraient insufflé une dimension épique mémorable. Mais, l'amour primant, la construction n'est reléguée, habilement pourtant, qu'au second plan de l'intrigue. Les allers-retours entre passé et présent s'effectuent de manière assez systématique sans jamais oser le risque d'une narration plus décousue ou ambitieuse.

Néanmoins, Eiffel s'avère plus persuasif en proposant un univers visuel très réussi : la reconstitution du Paris du dix-neuvième siècle fonctionne d'abord grâce à des décors et costumes savamment choisis mais surtout par un dévoilement progressif des étapes de la construction de ce « squelette disgracieux ». Le réalisateur s'est donné les moyens de cette persuasion en allant jusqu'à recréer l'armature de la Dame de Fer, ensuite intégrée par image de synthèse. Une prouesse qui valorise les comédiens, notamment dans cette scène — très romantique et clichée faut-il l'avouer — d'un baiser entre Romain Duris et Emma Mackey, perchés et auréolés d'un soleil couchant réchauffant. L'acteur prouve une nouvelle fois qu'il est capable de tout jouer : amoureux passionné, leader convaincu ou homme accablé, il porte le film sur ses épaules avec une facilité incroyable et forme, avec celle qui interprète Adrienne, un duo touchant. Autour d'eux gravitent un certain nombre de personnages dont Antoine Restac et Claire Eiffel, joués par Pierre Deladonchamps et Armande Boulanger, imposant leur prestance en mari désillusionné ou en fille dévouée.

Somme toute assez convenu, Eiffel laisse un sentiment d'intense frustration, la genèse de la Tour s'effaçant peu à peu pour laisser place à une histoire d'amour qui, sans être inefficace, relève d'une fantaisie historique discutable. En dépit de cette étrange focalisation, le soin apporté à la réalisation et à la direction reste incontestablement immersif.