Cruella


Dans la lignée des remakes Disney, Cruella était un des projets les plus attendus et prometteurs : plutôt que calquer cette nouvelle histoire - à l'image des derniers remakes sortis comme La Belle et la Bête, Aladdin ou Le Roi Lion - sur l'ancien film d'animation de 1961, Les 101 Dalmatiens, le réalisateur Craig Gillespie a pris le parti d'aborder l'oeuvre du point de vue de la méchante de l'intrigue. Le spectateur va alors remonter aux origines de la Dame à la Fourrure, dans le Londres des années 70, en découvrant Estrella, une jeune fille qui souhaite se faire un nom dans le milieu de la mode et qui, après le décès de sa mère, se lie d'amitié avec deux jeunes orphelins, Jasper et Horace, captivés par ses talents d'arnaqueuse. Les trois membres de cette nouvelle famille vont vivre de criminalité dans les rues de Londres jusqu'à ce que la Baronne Von Hellman, grande figure de la mode, remarque les créations de cette Estrella très énigmatique...

La promesse est tenue ! A l'instar de Robert Stromberg qui ouvrait la voie du passé des villains dans Maléfique, la focalisation sur le destin de l'un des personnages du classique original apporte une dimension toute particulière à l'ensemble : le film ne propose pas un simple copié-collé de l'oeuvre de Disney ; il met en place le contexte et les origines de ce personnage emblématique qu'est Cruella, de sa naissance à sa poursuite incessante des chiens à tâches. La réalisation est, de ce point de vue, très novatrice, résolument contemporaine et absolument rock'n'roll. La bande-originale en est la preuve absolue : on écarte, malgré le caméo final, les sempiternelles et célèbres reprises au profit de morceaux dynamiques signés Supertramp, The Doors, Queen, Blondie... Un modernisme que l'on observe également dans la magnificence grunge des costumes et dans la gestion de la caméra. De nombreux travellings captivent l'oeil tout en créant un sentiment de fascination ; le rythme en devient effréné, en accord avec la vie de cet houleux personnage, tandis que les tâches noires et blanches, savamment dissimuleés tout au long de l'histoire, agissent comme un spectre qui poursuit le personnage.

Car le film s'immisce aussi dans les travers personnels de Cruella en abordant des thématiques sombres comme celle de la bipolarité, de l'alcoolisme ou encore du meurtre. Comme le dit Cruella, les gens veulent une méchante, et c'est cette part d'elle-même qu'elle souhaite montrer à la face du monde. Mais, qui aurait cru que, après la prestation de Glenn Close dans les années 90, la douce et frêle Emma Stone aurait pu incarner un personnage si charismatique ? L'actrice est tout simplement bluffante et n'a rien enlevé de la patte de la cruelle diablesse. Les transformations successives de son visage, très expressif, et de sa posture, alternant entre une Estrella conventionnelle et une Cruella excentrique, sont fascinants. La jeune actrice Billie Gadsdon, qui prête ses traits à la jeune héroïne enfant, est tout aussi impressionnante. Dans un rôle plus convenu mais bien mené, Emma Thompson fait une Baronne détestable et machiavélique tandis que Joel Fry et Paul Walter Hauser apportent du corps aux personnages de Jasper et Horace. D'ailleurs, le lien de ces deux brigands avec Cruella est réellement bien pensé, permettant, comme pour les personnages d'Anita et Roger, joués par Kirby Howell-Baptiste et Kayvan Novak, de mieux comprendre les relations qui s'établissent par la suite dans Les 101 Dalmatiens.

Sans jamais édulcoré le côté sombre du personnage, Cruella s'inscrit dans la liste des films majeurs et originaux du studio : mélangeant les genres et les styles, faisant preuve de modernité et décortiquant la psychologie sombre d'un personnage mythique, l'oeuvre de Craig Gillespie est unique et incontournable.