Billie Holiday, une affaire d'état

Moins d'un an après la sortie du documentaire Billie de James Erskin qui dévoilait les 200 heures de témoignages recueillis par la journaliste et biographe Linda Lipnack Juehl, Lee Daniels met de nouveau sur le devant de la scène l'une des plus fascinantes icônes du jazz : Billie Holiday. Pour ce nouveau regard porté sur l'artiste, le réalisateur a notamment souhaité se concentrer sur les confrontations de la chanteuse avec le gouvernement américain. En effet, en 1939, alors qu'elle est déjà une vedette reconnue, Billie Holiday clame haut et fort sa vibrante plaidoirie musicale contre le racisme à travers une chanson intitulée « Strange Fruit ». Cette dernière attise les braises d'une situation politique tendue et Billie devient une figure de contestation à abattre. Pour ce faire, les hautes sphères des Etats-Unis, menées par Harry Anslinger, le chef du Bureau Fédéral des Narcotiques, vont tout mettre en oeuvre pour piéger la chanteuse tombée dans la drogue suite à de nombreux déboires personnels (viol, situations conjugales extrêmes...). Jimmy Fletcher, un agent de couleur, est alors chargé d'infiltrer les différents lieux fréquentés par Billie mais celui-ci finit par tomber amoureux de Lady Day...

Pourtant prometteur en ce qu'il comptait aborder la bataille musclée entre des Etats-Unis encore enclin à un racisme exacerbé et la caractérielle jazzwoman, le biopic Billie Holiday, une affaire d'état pêche par une mise en scène redondante et simpliste. Si le soin apporté à la photographie est indéniable et permet au spectateur de retrouver l'atmosphère des 40's, la narration s'avère décousue et mollassonne : de trop nombreuses scènes de cabaret altèrent le dynamisme du combat promis, les scènes de drogue, de sexe et de violences s'enchaînent sans réellement conférer de la consistance en propos tandis que le montage à l'ancienne, sur certaines parcelles du long-métrage, est d'une maladresse étonnante. De plus, la chasse à la sorcière promise par le synopsis ne se résume qu'à peau de chagrin et devient si marginale qu'on en oublierait presque qu'il s'agit du pitch initial.

Laissant de côté ses ambitions politiques, le film rappelle, tout de même, que la réalité de l'époque est aux antipodes d'une vie de star idyllique. Plus que son addiction à l'opium et à l'héroïne, c'est véritablement le militantisme de Billie qui agace et contrarie un gouvernement criminel, le lynchage des personnes noires n'ayant été reconnu comme crime que depuis 2020... Pour incarner cette figure de la résistance, l'actrice Andra Day, récompensée par le Golden Globes 2021 de la meilleure actrice, n'a pas hésité à se métamorphoser en perdant plus de quinze kilos. Le faciès, plus clair que l'artiste originale, est pourtant engagé, charismatique et captivant ; le travail sur la voix est remarquable, et colle au plus près des intonations de la rebelle et native Eleanora. A ses côtés, les prestations sont honnêtes et on retiendra avec attention celle de Trevante Rhodes, qui se voit offrir un rôle à la hauteur de son talent ; il prête ainsi ses traits à un Jimmy dont la dualité évolutive ne peut que séduire.

Sans être inoubliable, Billie Holiday, une affaire d'état a le mérite de raviver les mémoires sur le sort d'une femme (et d'une minorité) courageuse face aux années terribles de la ségrégation. Mais, en souhaitant traiter de multiples aspects de la vie de Billie Holiday, le film atténue la teneur de son message, malheureusement et tristement toujours d'actualité.




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