Au pays des vikings français

La Normandie maritime

« Les vaches rousses, blanches et noires, sur lesquelles tombent la pluie... et le bon cidre doux made in Normandie... » - Sifflotant à bord de notre nouveau compagnon de route, Atlas, sur l'air le plus stéréotypé qui soit d'une région qui nous est encore inconnue, nous souhaitons profiter des conditions mondiales perturbées pour poursuivre notre découverte des territoires français. Entre histoire, nature et folklore, nous jetons notre dévolu sur la Normandie, terre viking historique recelant de trésors divers et variés. Côte d'albâtre, côte de grâce, côte fleurie, côte de nacre, côte de la déroute... De la Seine-Maritime à la pointe de la Manche, en passant par le Calvados, ce sont trois départements que nous nous apprêtons à explorer... en toute innocence. Pour rendre notre excursion plus confortable, nous choisissons de nous installer à Caen, point central des différents lieux sur lesquels notre regard souhaite se poser. Quatre jours nous sont offerts pour mener à bien l'expédition sans rien rater de nos attentes...

Après trois heures de route de Nantes à Caen, nous posons nos valises dans « la ville aux cent clochers », une appellation erronée apparue pour concurrencer d'autres villes. La réalité est toute autre : une vingtaine de clochers approximativement surplombe la ville. Néanmoins, une déambulation rapide dans les ruelles caennaises est idéale pour admirer les différents édifices qui ont marqué l'histoire : le patrimoine religieux, à travers l'Abbaye aux Dames, l'Abbaye aux Hommes, l'Eglise Saint-Etienne Le Vieux ou la monumentale Eglise Saint-Pierre de Caen ; le patrimoine culturel, à travers les différents musées consacrés à la région, ou le château, érigé par Guillaume le Conquérant. Celui-ci abrite en son centre différentes parties d'intérêt qui sauront correspondre à toutes les sensibilités : le Jardin des Simples pour les amoureux des plantes, le Parc des Sculptures pour les amateurs d'art et de mythologie... Flâner au sein de la bâtisse ou sur les remparts permet, de ce fait, d'avoir un aperçu majeur de la cité. Mais la route étant longue, notre communion avec Caen se fait rapidement. Chaque soir, pourtant, nous la retrouverons pour qu'elle veille sur nos songes, bercés par le cri ricanant des nombreuses mouettes qui la survolent. 

jour 1 : Cabourg et le Pays d'Auge

Notre première journée nous amène vers Cabourg, capitale romantique située sur la Côte Fleurie, au bord de la mer. La ville, chérie par l'écrivain Marcel Proust, reste remarquable par ses demeures luxueuses et son côté familial attrayant. Petite station balnéaire fleurie où la déambulation nonchalante se prête à toute heure du jour, Cabourg est l'occasion, pour bien débuter notre voyage, d'une pause gastronomique locale : nos papilles se ravivent en dégustant fruits de mer, cidre, tarte aux pommes, camembert et calvados ! Un repas bien copieux au coeur des ruelles cabourgeaises, que nous décidons d'éliminer en longeant la mer et en empruntant, main dans la main, la promenade du nom du créateur de Swann. 3,6 kilomètres de digue bordée par une plage de sable fin : il ne nous en faut pas plus pour nous sentir de suite immergés dans la sphère normande.  

C'est d'ailleurs sur cette dynamique romantique et apaisante que nous souhaitons poursuivre l'aventure. Le pays d'Auge nous tend les bras : pays d'art et d'histoire s'étendant sur trois départements, il se démarque des littoraux par ses aspects beaucoup plus typiques, conformes à nos représentations mentales de la région. Nous conservons alors cette idée du chiffre « » pour découvrir, en slalomant dans les prairies vallonnées, trois petites bourgades traditionnelles et pleines d'authenticité : Beaumont en Auge, Beuvron en Auge et Cambremer. Les deux premières invitent à un total dépaysement. Les vergers remplis de pommes en pleine croissance, les maisons à colombages, les chaumières à torchis confèrent aux deux lieux une atmosphère d'antan. Le temps semble s'être figé : les constructions et la nature environnante venant témoigner d'un passé florissant et coloré. Nos âmes ont l'impression d'être transportées dans un univers cinématographique dont la composition aurait été réalisée avec minutie. Hommes et terre-mère ont admirablement conservé les lieux d'autrefois, comme un écrin atemporel. A quelques kilomètres de là, à Cambremer, notre passion pour l'Auge transparait davantage dans nos activités que dans la contemplation du lieu et c'est sous le regard des bovidés bicolores que, comme à notre habitude, nous jouons comme deux enfants en pleine découverte : ici, les pommes se transforment en joyaux à croquer ; là, une chaumière se mue en forteresse à conquérir. 

jour 2 : Deauville et les Falaises des Vaches Noires

La chaude nuit passée et après avoir repris quelques forces, nous mettons le cap vers une bi-cité mythique, célèbre pour son festival du cinéma américain : Deauville et sa petite soeur Trouville-sur-mer. Si les deux cités attirent énormément les foules, débuter leur visite au petit matin, sous une brise fraîche, reste le moment idéal pour se délecter des délices des soeurs. Dès notre arrivée, nous nous rendons près de la Touques, fleuve côtier faisant office de frontière, alertés par le bruit assourdissant des oiseaux venus se battre pour obtenir leur festin auprès des chalutiers. Sous des odeurs alléchantes de poissons, nous vadrouillons dans les ruelles, sans but précis, si ce n'est celui d'apercevoir la célèbre Halle aux Poissons, inscrite depuis 1991 sur la liste des monuments historiques. Toutefois, au-delà d'une balade purement visuelle, Trouville-sur-mer n'est restée, à notre goût, qu'une mignonne petite ville manquant d'intérêt historico-culturel. 

Nous rebroussons chemin pour rejoindre Deauville et ses plages de sable blanc : si quelques monuments valent le coup d'oeil à l'image des deux phares symétriques situés à l'entrée du port, l'attraction majeure reste, bien entendu, la plage de Deauville s'étendant sur deux kilomètres. Ses 450 parasols colorés et cabines nominatives faisant référence aux plus grandes stars de cinéma donnent au lieu une dimension étoilée... Nous nous asseyons donc quelques instants pour piquer-niquer au rythme des embruns sur les grains de sable foulés par Harrison Ford, Clint Eastwood ou Claude Lellouch et ce, après avoir franchi les fameuses planches.

Pour retrouver un semblant d'évasion et renouer avec la nature et notre amour de la géologie, nous gagnons Villers-sur-mer, une petite cité bourgeonnante que nous avions traversée la veille mais dont l'affluence dominicale nous a quelque peu rebutés. Notre objectif : longer le littoral pour admirer les Falaises des Vaches Noires. Si un sentier situé à Auberville permet, en pleine campagne, de les gravir par la cime, la merveille visuelle est obstruée par les arbres... Nous attendons donc que la marée soit basse pour nous rendre sur ces étranges falaises au nom burlesque. Elles tiendraient celui-ci des marins, qui, jadis, en arrivant sur le rivage, voyaient de gros troupeaux de bovins paissant. Sur place, aucune trace des bêtes à cornes mais un spectacle saisissant : une terre sédimenteuse, façonnée en crêtes grisâtres relevant de la magie. Le décor est à la fois apocalyptique et et volcanique. La végétation y pousse à l'envi et les sillons creusés par l'eau transforme la terre en une palette d'artiste : l'ocre côtoie l'indanthrène, la sienne, le carbone ou encore la craie. Ainsi, sur plus de 4,5 kilomètres, la richesse géologique est inouïe ! Si nous avions été bien équipés, nous nous serions volontiers transformés en géologues afin, qui sait, d'y découvrir quelques fossiles enfouis... Pour autant, le délassement l'emporte jusqu'à notre retour dans l'Athènes normande. 

jour 3 : Les Falaises d'Etretat et Honfleur

En effet, nous avions décidé ce soir-là de ne pas veiller tard pour rejoindre, aux aurores, la Côte d'Albâtre et ses mythiques falaises d'Etretat. Ayant ouï dire que le lieu attirait bon nombre de touristes, surtout en pleine période estivale, eu au regard des kilomètres qui nous en séparaient, un départ en pleine nuit semblait propice pour éviter la foule et la chaleur annoncées. Passant par l'impressionnant Pont de Normandie, nous stoppons Atlas aux abords de la plage de galets, emmitouflés dans nos foutas : la température extérieure n'est que de 12 degrés malgré les premiers rayons. Découvrir les Falaises d'Etretat, au lever du soleil, a été pour nous une véritable bouffée d'air frais. Avec pour seule compagnie les quelques mouettes virevoltant au-dessus de nos têtes et les pêcheurs silencieux, le bruit des vagues s'est montré, dans la fraîcheur, apaisant et revitalisant. Les rayons de Sol, déesse viking du soleil, illuminant le calcaire blanc, ont révélé une beauté inoubliable et ancrée pour toujours en nous. A la marée descendante, la possibilité de s'approcher des arches, sous le chant de galets de silex roulant sous les pas, rend l'expérience encore plus mémorable : les découvreurs que nous sommes restent coi face à cette immensité minérale ; rendue plus belle encore par sa couleur orangée matinale. 

Devenues célèbres par le peintre Claude Monet, les falaises offrent, sur leur partie supérieure, une vue panoramique sur la plage et la Manche. Nous entamons donc une petite randonnée sur les sentiers de la Falaise d'Aval afin d'épouser du regard les différentes strates géologiques et les sculptures naturelles : nous croisons quelques rares conquérants et nous emplissons du bonheur d'un privilège quasi solitaire. Puis, en curieux que nous sommes, nous redescendons vers la plage pour emprunter les escaliers menant à la Falaise d'Amont. La triste Chapelle Notre-Dame de la Garde, à l'abandon, veille sur les lieux, souvenir de la ferveur catholique des matelots d'antan. A ses côtés, les Jardins d'Etretat, néo-futuristes, mêlent art contemporain, architecture et poésie dans une verdure stylisée qui fait écho à la géométrie du site naturel. Assurément, les Etretatais sont bénis des dieux et vivent dans un environnement idyllique. Un Asgard réaliste !

Non sans une pointe de tristesse, nous quittons cet écrin immaculé pour atterrir à Honfleur, la cité des peintres. Comme nous l'indique l'étymologie de son nom, et il en est de même de nombreuses autres villes normandes, Honfleur témoigne des invasions scandinaves et de l'installation des vikings à partir du IXe siècle. Des traces médiévales qui se retrouvent dans l'architecture pittoresque de ses ruelles et de son port : rues pavées, façades à colombages, maisons étroites et couvertes d'ardoises... Un charme indéniable et un cadre de vie alléchant qui fera dire au poète Charles Baudelaire que vivre dans ce village à toujours été le plus cher de ses rêves. Dès nos premiers pas, nous sommes conquis par la sérénité des lieux et après une promenade romantique à imaginer notre future habitation, nous nous installons en terrasse : la vue sur l'église en bois Sainte-Catherine, sur le vieux bassin et sa gardienne, La Lieutenance, dernier vestige des remparts démantelés au XVIIe siècle, nous amène dans une autre époque et une autre civilisation. De suite, nous ressentons, en un cliché figé, les différentes étapes de la construction de cette cité prisée des touristes. Et nous comprenons leur attrait comme nous comprenons l'auteur du Spleen de Paris lorsqu'il prétend « qu'il y une sorte de plaisir mystérieux à contempler tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir... »

jour 4 : La Route des Caps

S'enrichir... Naturellement ! Tel était le crédo de notre dernière journée en terres normandes. Quittant la Côte d'Albâtre pour la Côte de la Déroute, nous entreprenons un détour par la Manche en suivant une partie de la Route des Caps, l'une des nombreuses routes qui longent le littoral et permet une découverte de panoramas sensationnels. En partance de Caen, comme chaque matin, nous cheminons vers les dunes de Biville, dans le Cotentin, couvrant une superficie de 700 hectares. Réserve naturelle régionale, cette partie de la « cheminée de l'Hexagone » laisse apparaître des reliefs torturés, façonnés par le vent, et une richesse faunale très hiérarchisée. Pour rejoindre la plage du même nom, marquée par l'Histoire, plusieurs sentiers sont accessibles depuis l'intérieur des dunes. Si la veille, Omaha Beach nous avait quelque peu déçus par son trop grand nombre de badauds, le calme déroutant de la grève de Biville a su nous séduire grâce à sa tranquillité et surtout par son caractère si spécial, reflet d'une des plus sombres parties de l'Histoire du XXe siècle. A même le sable, les blockhaus sont disséminés çà et là, plongeant les marcheurs dans une ambiance à la fois angoissante et poignante. Pour rendre hommage aux soldats, nous entrons au sein des blocs de béton, nous imprégnant de sensations stimulantes, ou prenons des pauses évoquant le démembrement des corps. Des corps qui s'isolent, se rejoignent entre solitude et amour passionné. Puis, gravissant les montagnes de sable, nous ouvrons les yeux sur la complexité de la survie guerrière en territoire hostile, pourtant allégés de nos uniformes. 

Le sable pénètre nos chausses, alourdissant, sous la chaleur exponentielle, le poids de nos corps... Une mise en situation qui agit comme une véritable prise de conscience. Emotion intérieure partagée. A l'aridité des dunes répondent, plus loin, la douceur des marais de Vauville, vaste étendue d'eau douce isolée de la mer par l'accumulation montagneuse des grains de sable. Les teintes jaunâtres se muent en flaques d'un bleu outremer magnétique. Le sentier nous conduit ensuite dans le décor fantastique du Cap de La Hague duquel s'élance le Nez de Jobourg, culminant à 125 mètres et duquel il est possible d'observer, par temps dégagé, les îles de Guernesey ou Jersey. Malheureusement, l'afflux humain peut vite gâcher le spectacle : la création des frères d'Odin ne respecte plus tellement sa terre, la dénaturant à coup d'échappements inappropriés ou de déchets abandonnés... On comprend mieux pourquoi cormorans, fulmars, goélands et grands corbeaux se tapissent dans l'ombre du cap... Nous laissons Cherbourg de côté, fatigués par la bêtise du genre humain mais satisfaits d'avoir sillonné des terres si hétéroclites. Des réminiscences écossaises refont surface et réconfortent nos coeurs qui finissent par ne garder en mémoire que le meilleur de ce bout du monde français. 

Quelques jours ont suffi à La Jargolle pour nous livrer une partie de ses secrets : une histoire à la fois riche et percutante, une nature tourmentée et époustouflante, un folklore savoureux et florissant. En nous concentrant sur le littoral, nous n'avons fait qu'augmenter notre envie de repartir à la conquête des terres normandes intérieures « qui donnent aux hommes de l'amour » à n'en plus finir ! 

YAN & ALEXANDRE

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